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SUR LES PAS DE SAINT LOUIS EN BAIE D’AIGUES MORTES
3ème Rencontres de Saint Louis – 24 octobre 2014

Présentation

par le Recteur Christian NIQUE  Président de l’association SLAM

“Sur Les Pas de Saint Louis en Baie d’Aigues Mortes”

L’ENIGME DE L’ITINERAIRE DE SAINT LOUIS  EN BAIE D’AIGUES MORTES

25 août 1248. Louis IX, le futur Saint Louis, embarque à bord de la nef royale “La ..” en baie d’Aigues-Mortes: il quitte le royaume et part pour la 7ème croisade. Il est accompagné de sa femme la reine Marguerite, de deux de ses frères Robert d’Artois et Charles d’Anjou, et de beaucoup de grands seigneurs du royaume. Autour de La Montjoie, une flotte impressionnante se déploie dans la baie: une trentaine de grands navires (des nefs et des galères) et des centaines d’embarcations plus modestes transportent l’armée du roi: 2500 chevaliers, autant d’écuyers et de valets d’armes, 10 000 fantassins, 5000 arbalétriers, soit au total 25000 hommes, 7 à 8OOO chevaux, et puis aussi des femmes, des évêques et des prêtres, des palefreniers, des cuisiniers, des employés divers, et bien sûr de la nourriture, de l’eau, du vin, et tout le matériel nécessaire à l’expédition et aux combats qui seront livrés [1]. La baie est alors remplie de navires prêts à partir, mais un fort vent de sud les contraint à patienter deux jours sur place. Le 27 août, le vent ayant tourné au nord, la flotte royale entonne d’une voix unique le Veni Créator Spiritus[2] et peut enfin gagner le large. Elle arrivera à Chypre le 18 septembre 1248 et y fera un séjour prolongé jusqu’au 30 mai 1249. Elle atteindra son objectif, Damiette, sur la côte égyptienne, le 5 juin 1249. Il aura fallu dix mois pour aller d’Aigues-Mortes à Damiette. Dès lors, la 7ème croisade va pouvoir commencer.

 

Le roi a embarqué d’Aigues-Mortes le 25 août, mais cela faisait déjà quasiment quatre ans qu’il avait pris la décision de se croiser. C’était en décembre 1244. Il était tombé gravement malade, sans doute de dysenterie, et on l’avait donné pour mort. Il en avait réchappé pourtant, et il avait fait le voeu, pour remercier Dieu, de partir en croisade pour reprendre le royaume franc de Jérusalem et les lieux saints que les mongols et le sultan d’Egypte venaient de conquérir deux mois plus tôt. Mais une croisade n’est pas une petite affaire, et il faudra quatre années pour préparer le départ. En juin et juillet 1245, le pape Innocent IV réunit à Lyon un concile qui acte le principe de cette 7ème croisade et qui décide pour la financer la création d’un impôt d’1/20ème sur les bénéfices du clergé dans toute la chrétienté. Louis IX s’affirme alors comme le chef de la future croisade: il vient en novembre 1245 rencontrer le pape à Cluny pour en discuter les modalités, et il s’emploie dès lors à préparer l’opération. Il lui faut réunir une armée et pour cela obtenir le concours des seigneurs du royaume, louer et acheter des bateaux aux armateurs de Gênes, de Pise et de Marseille, collecter du ravitaillement (blé, orge, eau, vin…) et le faire transporter sur le rivage méditerranéen, réunir le matériel de vie quotidienne et le matériel de guerre indispensables. Il lui faut aussi constituer un trésor financier qui permettra d’agir sur place pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, et il procède pour cela à des levées d’impôts exceptionnels sur les villes et sur l’Eglise. Il lui faut également, dans le royaume, préparer l’opinion aux sacrifices matériels et humains qui lui sont demandés: il lance pour cela une campagne de prières et de sermons et il engage une vaste opération de réparation des dénis de justice pour se faire aimer de son peuple et ainsi faire mieux accepter les conséquences de sa décision . Pendant des mois et des mois, quatre années au total, le royaume est mobilisé pour les préparatifs de la guerre sainte que le roi va engager.

 

Parmi les problèmes à résoudre, il y a, puisqu’il va falloir traverser la mer méditerranée, celui du choix d’un port pour l’embarquement. A cette époque, au sein du royaume, le domaine propre du roi, celui qu’il dirige lui-même, ne possède qu’un accès étroit à la méditerranée, qui est compris entre les sites actuels de l’Espiguette et de Carnon. Partir d’un autre endroit, par exemple de Narbonne, ou de Montpellier-Lattes, ou encore de Marseille, obligerait Louis IX à dépendre, pour son organisation, d’un de ses vassaux ou d’un prince étranger. Il décide donc de partir de cette petite partie de côte qui est dans son domaine propre, et sur laquelle il existe quelques cabanes de pêcheurs: Aigues Mortes. Mais un problème se pose à lui: ce petit endroit n’a ni la taille ni les infrastructures qui pourraient permettre d’accueillir et de faire embarquer les 25000 hommes, les 7 à 8000 chevaux et le matériel nécessaire à l’expédition. Louis IX va donc décider de faire construire un port à la dimension de son projet.

 

Les terrains dont il a besoin sont la propriété d’une abbaye alors très florissante, Psalmody. Louis IX procède à des achats et à des échanges: il cède notamment des parcelles à l’intérieur des terres et acquiert des parcelles au bord de l’eau. Il fait construire une tour imposante où il pourra se réfugier en cas d’attaque (la tour de Constance), il fait aménager les lieux pour qu’un campement puisse être installé, et il fait creuser des bassins et des canaux pour l’accueil de bateaux. Une église est bien sûr construite. Pour attirer la population nécessaire pour faire fonctionner cette nouvelle ville, notamment des commerçants et des artisans, Louis IX accorde des exemptions d’impôts. Petit à petit, entre 1244 et 1248, le royaume de France se dote d’un grand port, qui permettra le départ en croisade, et qui en outre, et ce n’est pas son moindre intérêt, lui ouvrira une possibilité de développer son commerce avec l’Orient.

 

Après ces quatre années de préparation, Louis IX, au printemps 1248, peut enfin envisager de partir. Le 12 juin 1248 donc, il quitte Paris et se rend à Saint Denis où le légat du pape lui remet l’écharpe et le bâton de pélerin. Puis il revient à Paris pour entendre une messe à Notre Dame. Il se rend ensuite, pieds nus et accompagné d’une grande procession du peuple, à l’abbaye de Saint Antoine des Champs qui avait été fondée par Foulques, le prédicateur de la première croisade, cinquante ans plus tôt. Il rejoint le palais royal de Corbeil où il passe quelques jours et où il installe Blanche de Castille, sa mère, comme régente du royaume pour la période pendant laquelle il sera absent. De là il entreprend un long voyage d’environ un mois du nord au sud de son royaume, et il arrive à Aigues Mortes au milieu du mois d’août 1248. Tout était prêt: il embarque donc le 25.

 

D’Aigues Mortes à Chypre, où Louis arrive près d’un mois plus tard, la traversée s’effectue sans trop de difficulté. La décision qui avait été prise de marquer un arrêt à Chypre était justifiée par une triple nécessité: celle de permettre aux navires de se regrouper pour partir ensemble attaquer l’Egypte; celle de faire le plein de vivres et d’eau et de débarquer les hommes tombés malades ou morts pendant la traversée; celle enfin d’embarquer des contingents venus de France pour renforcer les troupes parties avec le roi. En réalité, le séjour à Chypre durera plus longtemps que prévu: huit mois. C’est d’une part qu’il serait dangereux de repartir en hiver, et que d’autre part de nombreux imprévus ont, au printemps, empêché le départ: beaucoup de navires qui avaient passé l’hiver en Syrie ont tardé à revenir; une épidémie de dysenterie a condamné les troupes royales à l’inaction pendant plusieurs semaines; enfin un conflit violent entre bateliers pisans et gênois a privé le roi de ses marins jusqu’à la mi-mars. L’embarquement finira pas avoir lieu le 13 mai 1249, et encore il fallut des vents favorables pour le départ des bateaux, qui ne se fera que le 30 mai.

 

La seconde partie du voyage, de Chypre à Damiette, prendra moins d’une semaine: le 4 juin 1249, la flotte aperçoit la côte égyptienne, et Louis IX décide de débarquer dès le 5 juin. Les troupes françaises trouvent en face d’elles des troupes ennemies. Elles réussissent à couler leurs galères et à les mettre en fuite. Dès le 6 juin au matin, Louis IX a pris Damiette, mais il va devoir y rester plusieurs mois en attente de renforts. Le 20 novembre 1249, il part avec son armée vers Le Caire. Après un mois de marche, les troupes françaises atteignent la forteresse de La Mansoura, qui est tenue par les troupes du sultan. Pendant plusieurs mois, une guerre de position oppose les chrétiens et les musulmans. Louis est finalement fait prisonnier le 6 avril 1250. Le sultan exige et une énorme rançon: 400 000 livres[3]. La somme est réunie grâce notamment aux templiers, et Louis est libéré  le 6 mai 1250. Il décide alors de se rendre dans le principal port de Terre Sainte: Saint Jean d’Acre. Son espoir de libérer Jérusalem s’évanouit devant le refus des souverains occidentaux de lui envoyer des renforts. Il s’emploie alors à faire reconstruire et consolider les places fortes des francs en Palestine et à obtenir la libération de 12 000 croisés prisonniers. Il reste ainsi quatre années en Palestine. Ayant appris la mort de sa mère la régente Blanche de Castille, il décide de rentrer en France. Il quitte Saint Jean d’Acre le 24 avril 1254 et débarque à Hyères le 3 juillet. Il arrive à Paris le 4 septembre: la 7ème croisade a été un échec.

 

Louis fera une nouvelle tentative en 1270. Pour cette 8ème croisade (la deuxième, donc, pour lui), il procèdera selon un schéma voisin de celui de 1248: trois années de préparation, et embarquement dans la baie d’Aigues Mortes. La destination est cette fois Tunis. Le roi y arrive le 17 juillet. Une guerre de positions commence aussitôt. Mais une épidémie décime l’armée royale qui s’en trouve affaiblie. Le fils de Louis IX, Jean Tristan, en meurt le 3 juillet. Le roi est lui-même rapidement atteint: fortement malade, il meurt le 25 août 1270. La 8ème croisade, à peine commencée, se termine elle aussi par un échec. Les ossements du roi sont rapportés à Paris et sont inhumés au cours d’une cérémonie solennelle. Le 22 mai 1271. L’année suivante, le pape Grégoire IX engage la démarche en vue de sa canonisation. Louis IX sera proclamé saint le 6 août 1299 et deviendra pour l’histoire “Saint Louis”.

 

De ces deux croisades, qui se soldent toutes les deux par un échec, la France aura tiré un bénéfice: la création d’un port à Aigues Mortes. A ce sujet une interrogation demeure: la mer étant fort éloignée de la ville d’Aigues Mortes, d’au moins cinq ou six kilomètres, et s’il n’y avait pas, donc, de quai d’embarquement à Aigues Mortes, comment Saint Louis, ses hommes, les chevaux et le matériel ont-ils été embarqués sur les nefs pour la traversée? Si les nefs n’avaient pas la possibilité d’arriver jusqu’à la ville, où étaient-elles stationnées et comment a-t-on fait pour les rejoindre? Quel chemin a-t-il fallu emprunter par les canaux et les étangs pour transporter hommes, bêtes et matériels jusqu’à elles? Et quels moyens de transport a-t-il fallu utiliser. Il y a là un ensemble de questions qui sont loin encore d’être aujourd’hui résolues. Le trajet de Saint Louis dans la baie reste encore en grande partie une énigme.

 

Il n’existe aujourd’hui aucun document d’archive qui permette de répondre simplement à ces questions. La chronique de Jean de Joinville, qui était un proche du roi, qui l’a accompagné lors de la 7ème croisade, qui a rédigé une Vie de Saint Louis au début des années 1300, raconte avec une relative précision des épisodes de la croisade, mais il ne dit rien sur les modalites de l’embarquement à Aigues Mortes. La raison en est que Joinville n’a pas embarqué d’Aigues Mortes mais de Marseille et qu’il a rejoint le roi plus tard. Il raconte ce qu’il a vu, mais il n’a rien vu à Aigues Mortes puisqu’il n’y était pas. Et comme il n’y a pas eu de document écrit relatant l’embarquement, on s’est par la suite souvenu seulement que Louis IX avait embarqué dans le port d’Aigues Mortes, sans se souvenir des modalités de cet embarquement. Et quelques siècles plus tard, des historiens s’intéressant aux croisades en ont déduit un peu rapidement que si le roi avait embarqué dans le port d’Aigues Mortes, c’est qu’à son époque la mer arrivait jusqu’à Aigues Mortes et donc, puisqu’elle n’y est plus aujourd’hui, c’est qu’elle se serait éloignée de plusieurs kilomètres depuis. On a cru longtemps qu’Aigues Mortes était au XIIIème siècle un port donnant directement sur la mer et que la mer depuis cette époque aurait reculé de plusieurs kilomètres, faisant d’Aigues Mortes un ancien port, une ville dans les terres. Il faudra attendre le début du XIXème siècle pour que cette croyance soit abandonnée.

 

Dans son ouvrage “Histoire d’Aigues-Mortes” publié en 1849, l’historien Di Pietro[4] recense plus d’une trentaine d’ouvrages qui, à partir du XVIIe siècle, ont affirmé que la mer qui aurait baigné Aigues-Mortes au temps de Saint Louis se serait éloignée depuis. Parmi leurs auteurs, on trouve beaucoup de noms célèbres: de Catel, Ducange, Dom Vaissette, Voltaire, Buffon, Abel Hugo, Henri Martin, et jusqu’à Chateaubriand qui écrivait encore en 1831 dans ses Etudes Historiques: “le temps, qui change tout, a reculé la mer qui baignait la ville d’où Saint Louis quitta pour jamais la France”[5]. Il reprenait ainsi lui aussi la thèse de l’époque, qui était en outre relayée par un grand nombre de dictionnaires historiques et géographiques, et que Buffon résumait dans sa Théorie de la Terre en 1749 de la manière suivante: “Aigues Mortes, qui est actuellement à plus d’une lieue de la mer, était un port du temps de Saint Louis”[6].

 

Le premier auteur qui semble avoir contesté la thèse d’un recul de la mer après le XIIIème siècle est un membre de l’Académie des sciences et lettres de Montpellier (qui portrait alors le nom de Société royale des sciences de Montpellier). Joseph Suzanne Pouget, géologue et lieutenant-général de l’amirauté du Montpellier et de Sète (qu’on appelait alors Cette), a en effet produit vers 1775 une étude sur les atterrissements des côtes du Languedoc[7], dans laquelle il affirme que la mer à l’époque de Saint Louis était déjà éloignée du site d’Aigues-Mortes et que le roi avait  dû la rejoindre en empruntant un canal. C’est donc par un académicien de l’Académie de Montpellier que l’erreur concernant l’embarquement de Saint Louis a été corrigée: il y a comme un clin d’oeil dans le fait que notre association Sur les Pas de Saint Louis En Baie D’Aigues-Mortes, qui a pour objet de contribuer à comprendre comment s’est fait l’embarquement du roi et de son armée, ait été fondée et soit animée par plusieurs membres de la même académie que celle à laquelle appartenait Pouget. Nous poursuivons la réflexion qu’il a ouverte: il a permis de comprendre que Saint Louis n’avait pas embarqué sur un quai à Aigues-Mortes mais qu’il avait dû effectuer un parcours sur des canaux pour aller d’Aigues-Mortes à la mer; nous cherchons aujourd’hui à mettre au jour ce parcours. Fondée par des académiciens, notre association prolonge le travail de l’académicien Pouget.

 

Une quarantaine d’années après Pouget, en 1816, Régis Vaisse de Villiers, inspecteur des postes et relais, publie un “Itinéraire descriptif de la France” dans lequel il contredit lui aussi l’idée reçue sur le fait que la mer au XIIIème baignait Aigues-Mortes. Il explique qu’Aigues-Mortes pouvait être un port même si elle n’était pas tout à fait en bord de mer: “Sans doute Aigues-Mortes a été un port de mer; mais il ne s’ensuit pas de là que cette ville fût au bord de la mer… Les archives d’Aigues Mortes renferment nombre d’édits d’une époque très reculée qui ordonnaient de réparer le canal établissant la communication du Port d’Aigues-Mortes avec la mer. Ainsi le grand système de retirement des eaux de la mer fondé sur l’embarquement de Saint Louis à Aigues-Mortes et tous les raisonnements que l’on a bâti sur cette faible base manquent absolument par cette base même, puisque la mer ne baignait pas Aigues Mortes alors plus qu’aujourd’hui”[8]. En ce début de XIXème siècle, la thèse émise par Pouget commençait à être admise.

 

Mais c’est surtout l’historien Di Pietro qui en 1821, dans une brève note qu’il développera dans un ouvrage en 1849, apporte des arguments irréfutables[9]. Il cite une enquête de 1362, une délibération du conseil communal de 1370, des lettres patentes de 1437, une sentence du sénéchal de Montpellier de 1554, qui toutes démontrent qu’au Moyen Age des étangs séparaient déjà Aigues-Mortes de la mer. Il évoque également le fait que des tombes du moyen âge ont été découvertes au bord d’un étang actuel, ce qui démontre que cet étang existait alors, et qui se trouvent dans un lieu où la tradition rapporte que Saint Louis avait fait bâtir un hôpital pour les croisés. Il rappelle par ailleurs qu’en 1835 des ouvriers qui creusaient un fossé non loin de ce lieu ont mis à jour la carcasse d’un vieux navire de 24 mètres qui pouvait être un bateau de Saint Louis et qui en tout cas atteste de l’existence d’une navigation dans les étangs entre Aigues-Mortes et la mer. De ces arguments et de quelques autres, Di Pietro déduit que l’embarquement de Saint Louis a dû se faire par des bateaux qui sont partis d’Aigues-Mortes par un canal, qui ont traversé des étangs, qui se sont regroupés dans l’un d’eux à proximité de la mer, puis sont entrés en mer par un passage appelé Grau Louis pour amener leur chargement jusqu’aux nefs qui mouillaient au large, là où elles avaient suffisamment de fond et où elles pouvaient être protégées des  tempêtes grâce au rocher qui court au long de la côte.

 

Après Di Pietro, le fait que l’armée de Saint Louis a dû traverser des étangs dans des petits bateaux pour aller embarquer dans des nefs qui attendaient en mer ne sera plus guère mise en doute. Plusieurs scientifiques ont dès lors tenté de préciser la carte de la zone marécageuse qui séparait le port de la mer et le parcours qui avait pu être emprunté pour traverser cette zone. Dans la mesure où l’on ne sait pas précisément comment était le trait de côte et la zone marécageuse au XIIIème siècle, on ne peut qu’avancer des hypothèses et chercher à les vérifier par des travaux croisés relevant des historiens, des archéologues, des géographes,des hydrologues, des géologues, des climatologues et de bien d’autres chercheurs. Depuis le milieu du XIXème siècle, plusieurs se sont intéressés au sujet, et actuellement plusieurs y travaillent encore. Parmi eux, Di Pietro, Jules Pagézy, Charles Lenthéric, Jean Combes, Alain L’Homer, François Canellas, André Urbe, Alain Albaric, Bernard Aubert, Patrick Florençon, Michel Husson, Tony Rey, et bien d’autres, ont fait et font progresser les connaissances nécessaires pour retracer le véritable itinéraire de Saint Louis dans la baie. A ces noms, je dois bien sûr ajouter, avec une mention toute particulière, celui de Jean-Pierre Dufoix, inspecteur général des monuments historiques, qui a beaucoup oeuvré pour Aigues-Mortes, sa tour et ses remparts, qui depuis de nombreuses années se passionne pour l’énigme du parcours de Louis IX, qui a lu tout ce qu’il est possible sur le sujet, qui a arpenté dans tous les sens tous les lieux concernés, qui a exhumé de nombreux documents anciens, qui a consulté et mobilisé des scientifiques susceptibles d’aider à comprendre l’énigme. Il a lui-même rendu compte de plusieurs hypothèses, en s’appuyant sur les solides études de Bernard Aubert et d’Alain L’Homer,  sur le cheminement du roi et de son armée dans les canaux et les étangs vers les nefs qui mouillaient au large de l’actuelle ville de La Grande Motte. Il a rédigé un mémoire qui rend compte de sa longue et minutieuse enquête et qui constitue un état des lieux de grande qualité sur l’état actuel du savoir[10].

 

A l’initiative de Jean-Pierre Dufoix et de Bernard Aubert, avec l’aide de l’association ARP (Amis et Riverains du Ponant) et avec le concours de plusieurs passionnés par le sujet, une association a été créée dans le but de contribuer à développer et aider des recherches permettant de mieux comprendre l’itinéraire et les modalités de l’embarquement en 1248 et en 1270, et plus généralement à valoriser l’histoire de l’évolution de la baie et la baie elle-même. Cette association, Sur les Pas de Saint Louis En Baie D’Aigues-Mortes, qu’on appelle par un raccourci SLAM, a vu le jour il y a quelques mois. Elle prolonge la démarche engagée  et contribue à la développer. A terme, elle pourrait soutenir des recherches, suggérer et faire réaliser des publications, mettre à disposition les connaissances sur l’histoire humaine et environnementale  de la baie, ou encore, en liaison avec les mairies d’Aigues Mortes, du Grau du Roi et de La Grande Motte, toutes les trois situées sur le territoire de l’embarquement, de contribuer à la réalisation d’un itinéraire touristique “sur les pas de Saint Louis” d’Aigues Mortes à La Grande Motte.

 

Des “Rencontres Saint Louis” ont été par deux fois organisées par un groupe de travail informel auprès de Jean-Pierre Dufoix et de Bernard Aubert. Notre association, qui poursuit l’action de ce groupe, a pris en charge l’organisation des 3èmes Rencontres Saint Louis, qui ont lieu aujourd’hui et que mon propos introduit. L’objectif de ces rencontres est de faire connaître la problématique du parcours de Saint Louis dans la baie, d’affiner les connaissances et les hypothèses sur cette question, voire de susciter des réflexions nouvelles et de nouvelles directions d’études ou de recherches. Le thème retenu cette année est celui de “la batellerie des croisades”, et ceci pour deux raisons: d’abord parce que l’étude des bateaux utilisés est en soi d’un grand intérêt, mais aussi parce que la connaissance des caractéristiques de ces bateaux devrait permettre de mieux comprendre où ils pouvaient naviguer et où ils ne pouvaient pas naviguer, et donc d’améliorer les hypothèses concernant les modalities de l’embarquement.

 

Ces rencontres aujourd’hui comporteront, au-delà de mon introduction, trois conférences. La première sera présentée par l’ingénieur Bernard Aubert, qui traitera des voies d’accès possibles d’Aigues Mortes à la mer au XIIIème siècle. La seconde sera présentée par Sylvain Brino, concepteur et constructeur de bateaux, et aura pour objet une réflexion sur ce que devaient être les bateaux d’embarquement d’une part et les bateaux de navigation en mer d’autre part (Il présentera en outre le bateau nacelle ”Le Magalouno” qui se trouve aujourd’hui au ponton A du Port de La Grande Motte). La troisième conférence, par Carole Toutain, chef de projet, évoquera l’évolution de la baie jusqu’au label de Grand Site qui vient de lui être reconnu. Après ces trois conférences, l’inspecteur général Jean-Pierre Dufoix, “père fondateur” de notre association, animera un débat et suggérera les conclusions et les perspectives que nous pouvons retenir pour notre action future.

 

Je forme le voeu que cet ensemble intéresse chacun de vous, et, après vous avoir invité tous à soutenir l’action de notre association et à en devenir membres, car nous avons besoin de forces, j’ouvre la série de conférences des 3èmes Rencontres Saint Louis.

 

 

 

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[1]          J. Le Goff, Saint Louis, Gallimard, 1996, pp187-188, et J. Richard, Saint Louis, Fayard,é1983, pp197-198. Selon le chroniqueur Mathieu Paris, le nombre de bateaux fut  insuffisant : 10 000 hommes seraient restés à terre. Par ailleurs, d’autres contingents sont partis de Marseille (Cf J. Richard, op. cit., p208).

[2]          Selon Joinville, cité par F. Em. Di Pietro, Histoire d’Aigues Mortes, Paris, 1849, p.54.

[3]          Michel Husson (in Flottes et périples maritimes de Saint Louis, Ed. Point Virgule, 2O11, p.70, note 17) estime que cette somme équivaut à 12 000 000 d’euros.

[4]          Op. cit., p. 56.

[5]          Ibid. p. 63.

[6]          Buffon, Théorie de la Terre : Preuves, art.19, cité par Di Pietro, op. cit., pp. 59-60.

[7]          De Pouget, Mémoire sur les atterrissements des côtes du Languedoc, cité par Di Pietro, op. cit. p. 63. Cf également Mémoires de l’Académie des sciences de Paris, 1775, p. 561 ; Assemblée publique de la Société royale de Montpellier, 30 décembre 1777 ; et Journal de physique, octobre 1779, t. XIV. Sur Pouget lui-même, Cf le Bulletin de la Société libre des lettres, sciences et arts de Montpellier (notice lue à la Société par le citoyen Poitevin le 6 fructidor an 9, Supplément au n°VI, 1803, consultable sur internet en Google Book).

[8]          Cité par Di Pietro, op. cit., p. 63.

[9]          Op. cit. Voir avant-propos et pp. 57-59.

[10]         Jean-Pierre Dufoix, Saint Louis et les croisés à Aigues Mortes, 1248 et 1270-Compte rendu d’une enquête, 12-12-2012 (non-publié).